LES DEUX AVENTURIERS ET LE TALISMAN


Aucun chemin de fleurs ne conduit à la gloire.
Je n'en veux pour témoin qu'Hercule (1) et ses travaux.
             Ce dieu n'a guère de rivaux;
J'en vois peu dans la fable, encor moins dans l'Histoire.
En voici pourtant un, que de vieux talismans
Firent chercher fortune au pays des romans. (2)
             Il voyageait de compagnie.
Son camarade et lui trouvèrent un poteau
             Ayant au haut cet écriteau:


Seigneur aventurier, s'il te prend quelque envie
De voir ce que n'a vu nul chevalier errant,
             Tu n'as qu'à passer ce torrent;
Puis, prenant dans tes bras un éléphant de pierre
             Que tu verras couché par terre,
Le porter d'une haleine, au sommet de ce mont
Qui menace les cieux de son superbe front.


L'un des deux chevaliers saigna du nez. (3) Si l'onde
             Est rapide autant que profonde,
Dit-il, et supposé qu'on la puisse passer,
Pourquoi de l'éléphant aller s'embarrasser?
             Quelle ridicule entreprise!
Le sage l'aura fait par tel art et de guise
Qu'on le pourra porter peut-être quatre pas:
Mais jusqu'au haut du mont! d'une haleine! il n'est pas
Au pouvoir d'un mortel; à moins que la figure
Ne soit d'un éléphant nain, pygmée, avorton,
             Propre à mettre au bout d'un bâton:
Auquel cas, où l'honneur d'une telle aventure?
On nous veut attraper dedans cette écriture;
Ce sera quelque énigme à tromper un enfant:
C'est pourquoi je vous laisse avec votre éléphant.


Le raisonneur parti, l'aventureux se lance,
             Les yeux clos, à travers cette eau.
             Ni profondeur ni violence
Ne purent l'arrêter; et, selon l'écriteau,
Il vit son éléphant couché sur l'autre rive.
Il le prend, il l'emporte, au haut du mont arrive,
Rencontre une esplanade, et puis une cité.
Un cri par l'éléphant est aussitôt jeté:
             Le peuple aussitôt sort en armes.
Tout autre aventurier, au bruit de ces alarmes,
Aurait fui: celui-ci, loin de tourner le dos,
Veut vendre au moins sa vie, et mourir en héros.
Il fut tout étonné d'ouïr cette cohorte
Le proclamer monarque au lieu de son roi mort.
Il ne se fit prier que de la bonne sorte,
Encor que le fardeau fût, dit-il, un peu fort.
Sixte en disait autant quand on le fit saint père:(2)
             (Serait-ce bien une misère
             Que d'être pape ou d'être roi?)
On reconnut bientôt son peu de bonne foi.

Fortune aveugle suit aveugle hardiesse.
Le sage quelquefois fait bien d'exécuter
Avant que de donner le temps à la sagesse
D'envisager le fait, et sans la consulter.

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(1) La Fontaine se réfère-t-il ici à l'apologue de Prodicos dans lequel Héraklès doit choisir entre deux voies, l'une menant au plaisir, l'autre  à la gloire (Xénophon, « Mémorables », livre II, 1) ? Le fabuliste a écrit par ailleurs : « Esope leur dit que la Fortune présentait deux chemins aux hommes : l'un de liberté, rude et épineux au commencement, mais dans la suite très agréable ; l'autre, d'esclavage, dont les commencements étaient plus aisés, mais la suite laborieuse. » (« La Vie d'Esope le Phrygien », La Fontaine - Ouvres complètes, tome I » ; préface par E. Pilon ; édition établie et annotée par R. Groos et J. Schiffrin ; NRF  Gallimard ; bibliothèque de la Pléiade ; 1954, p. 23).

(2) Le pays des romans est le pays des merveilles, de l'aventure.

(3) « Saigner du nez », c'est manquer à sa parole, ne pas tenir ce qu'on avait promis (Richelet). Nous dirions : manquer de cran, déclarer forfait mais aussi se défiler. Cette expression est inspirée des duels, dans lesquels les combattants devaient se battre « jusqu'au premier sang ».

(4) Félix Peretti, devenu pape sous le nom de Sixte Quint. Comme l'Eglise cherchait un pape de transition, il feignit, au moment de son élection, d'être malade et accablé de vieillesse. Après sa nomination, il lança ses béquilles en l'air et se montra plein de vigueur, d'énergie et de décision (pape de 1585 à 1590).


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