LA LIONNE ET L'OURS 



         Mère lionne avait perdu son fan (1):
Un chasseur l'avait pris. La pauvre infortunée
             Poussait un tel rugissement
Que tout la forêt était importunée.
             La nuit ni son obscurité,
             Son silence et ses autres charmes,
De la reine des bois n'arrêtaient les vacarmes:
Nul animal n'était du sommeil visité.
             L'ours enfin lui dit :« Ma commère,
             Un mot sans plus : tous les enfants
             Qui sont passés entre vos dents
             N'avaient-ils ni père ni mère ?
             - Ils en avaient. - S'il est ainsi,
Et qu'aucun de leur mort n'ait nos têtes rompues,
         Si tant de mères se sont tues,
         Que ne vous taisez-vous aussi ?
         - Moi, me taire ! moi, malheureuse ?
Ah ! j'ai perdu mon fils! il me faudra traîner
             Une vieillesse douloureuse !
- Dites-moi, qui vous force à vous y condamner ?
- Hélas ! c'est le destin, qui me hait. » Ces paroles
Ont été de tout temps en la bouche de tous.
Misérables (2) humains, ceci s'adresse à vous.
Je n'entends résonner que des plaintes frivoles.
Quiconque en pareil cas, se croit haï des cieux,
Qu'il considère Hécube (3), il rendra grâce aux dieux.



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(1) Fan : faon. A l'époque de La Fontaine, ce mot désignait le petit de
n'importe quelle bête sauvage. Certains éditeurs transcrivent « fan » en
faon », graphie plus moderne mais qui n'est pas celle de La Fontaine et
conservée ici pour la rime.

(2) « Misérables » est à prendre, non dans le sens moderne de
  nécessiteux » mais dans son sens étymologique de « à plaindre ».

(3) Épouse de Priam, mère d'Hector, de Pâris et de Cassandre. Elle a vu
périr son mari, ses enfants ; après la guerre de Troie, elle fut emmenée
en esclavage en Thrace.